- Nessie ! Renesmée, je t'en conjure, éloigne toi de là !
La voix était suppliante, enrouée par l'angoisse.
- Laisse-moi faire, Jacob. Je ne risque rien du tout.
Mes yeux glissèrent à nouveau sur l'horizon, avant de s'attarder sur la surface de l'eau, vingt mètres plus bas. Le ressac formait une écume blanchâtre parmi les vagues qui s'écrasaient contre la falaise. Une fois de plus, l'odeur un peu acre du sel marin me montait aux narines, comme un appel.
Repoussant d'un geste agacé une des boucles cuivrées qui me chatouillaient le nez, je pris une profonde inspiration, fléchis les genoux et m'élançai, déjà grisée par la montée d'adrénaline qui courait dans mes veines.
Je m'attendais à une sensation précise, mais le choc qui me coupa le souffle fut tout à fait différent.
Ma tête heurta violemment la pierre glacée et humide, tandis qu'une masse étonnamment tiède me clouait au sol. Je ne ressentis cependant qu'une très faible douleur, comme d'habitude.
- Jake, bouge de là!
L'intéressé sembla obtempérer, mais il m'attrapa à bras le corps et me colla sous son épaule. Cette fois ci, je ne pris même pas la peine de me débattre. Mon petit mètre soixante ne pouvait pas grand chose contre ce géant, même si j'avais une constitution solide. Je me laissai pendouiller le long de son flanc, savourant secrètement la chaleur qui émanait de mon ami.
J'aimais beaucoup Jacob Black. J'aimais son corps massif, ses yeux obscurs comme la nuit, ses traits à la fois anguleux et délicat, le parfum musqué si particulier qui se dégageait de sa peau ambré. J'aimais la chaleur qui se dégageait de lui, la douceur dans son regard, et le petit pli anxieux qui barrait son front en permanence tant il s'inquiétait pour moi. C'était sans doute égoïste, mais savoir à quel point ma vie comptait pour lui me procurait une sensation de bonheur inavoué.
- Aurais-tu, à l'instar de ta mère autrefois, l'intention de me faire mourir d'angoisse? Pourquoi ne peux-tu pas rester sans surveillance plus de quelques minutes sans risquer ta vie?
Sa voix était rauque, bourrue, mais détrompée par la tendresse qui enflammait ses pupilles sombres.
- Je t'en prie Jake, Leah saute tout le temps de cette falaise, il ne lui est jamais rien arrivé!
- Leah est une Quileute.
- Et moi une demi-immortelle.
Comme prévu, Jacob se contenta de donner un petit coup d'épaule pour affermir sa prise sur moi sans répondre. Il avança en silence, sans courir, mais il était si grand que ses enjambées nous ramenèrent à La Push en quelques minutes. Il me reposa alors délicatement sur le sol avant d'ouvrir la porte. Billy dormait déjà, et la maison embaumait l'encens. Jacob s'affaira devant le feu, plus par habitude que par réelle nécessité. Malgré le froid hivernal, la petite maison baignait dans une douce tiédeur, et la proximité du corps de Jake m'avait préservée de la pluie. Le jeune homme souffla sur quelques braises, tout en bougonnant dans son coin, irrité par mon goût des sensations fortes.
Mes parents, Edward et Bella Cullen, s'étaient absentés quelques semaines pour chasser avec mes tantes, Alice Cullen et Rosalie Hale. Comme à chacune de leur absence, ils m'avaient confié à Jacob, ce qui au final ne changeait pas grand chose à mes habitudes, si ce n'est que je dormais à la Push au lieu du Cottage ou de la Villa Blanche de la famille Cullen.
- Tu as faim?
Façon polie de me demander de quelle façon je comptais m'alimenter. Lorsque j'avais intégré le Lycée de Forks, j'avais découvert que je pouvais tout à fait me satisfaire de la nourriture humaine, à condition de consommer du sang de façon régulière, une ou deux fois par semaine. A cette idée, mon estomac se tordit. Depuis que je côtoyais les humains, les aspects vampiriques de ma physionomie me glaçaient le sang, sans mauvais jeu de mot. J'avais toujours été consciente de ma différence, mais j'étais bercée et choyée entre les Cullen et les Black, et on m'avait tenue à distance des humains tant que je grandissais à une vitesse effarante. Lorsque mon âge physique avait commencé à sérieusement se stabiliser, il y a deux ans, j'avais obtenu le droit d'aller au lycée.
Mon père et mon grand père, Carlisle, m'avaient si bien préparée que je devins la meilleure élève de ma classe en quelques jours. Mais ce qui me surprit par dessus tout, ce fut la fascination que je semblais exercer sur mes camarades. Les filles m'observaient bouche bée, et les garçons se bousculaient pour me tenir la porte. Je savais dors et déjà que les Cullen avaient ce genre d'influence sur les autres, ma mère me l'avait assez raconté, mais on m'avait dit qu'ils se tenaient à une distance respectueuse d'eux. Dans mon cas, il me suffisait d'un regard ou d'un sourire pour que la personne en face de moi soit prêt à se couper en deux pour mon bon vouloir. Cela m'avait d'abord effrayé, puis amusé.
Je m'étais rapidement composé une petite bande d'amis, avec qui je passais le plus clair de mon temps au lycée. Peu à peu, nos différences m'avaient sauté aux yeux, m'affectant plus que je n'aurais pu l'imaginer. Ma force, la résistance de ma peau tiède, mon gout du sang, et l'affreuse évidence que je ne vieillirais jamais. L'attraction que j'exerçais sur les autres également. Je n'en comprenais pas le sens. Je me trouvais assez banale, mais j'avais la curieuse impression que ce n'était pas le cas. Mes cheveux cuivrés tombaient en lourdes anglaises jusqu'au bas de mon dos. Crinière hirsute qui se rebellait quand je tentais de la discipliner ou de la couper. Mes yeux avaient la couleur du chocolat fondu, comme ma mère, et mes traits, si je ne pouvais nier leur finesse, n'étaient rien en comparaison de ceux de mon père ou de ma tante Rosalie. Je compris alors que ce n'était pas de moi que cela dépendait. Que c'était mon ascendance qui me conférait un charisme et une beauté particuliers.
Et peu à peu, j'en étais venue à détester la part de vampire en moi. Elle étouffait l'humaine que j'étais, l'enfouissait, la tuait à petit feu. J'avais alors commencé à n'utiliser mon don qu'avec les personnes les plus proches de moi.
Texte : Mary
Optimisation récit : Fanny